Par Julia Itel – Publié le 10/02/2025

Au-delà des nombreuses divergences qui existent au sein du monde chrétien, l'œcuménisme se présente comme un mouvement de réconciliation et d'unité parmi les différentes confessions chrétiennes. Nous retraçons ici les grandes étapes de l’histoire de l’œcuménisme et ses principes essentiels.

 

Quelle est la définition de l'œcuménisme ?

Le terme « œcuménisme » vient du grec oikoumenè qui signifie « le monde habité » (Lc 2,1). Apparaissant dans le Nouveau Testament pour désigner l’ensemble de la terre sur laquelle le Christ exerce une autorité souveraine (Mt 28, 14), il est d’abord employé pour qualifier l’universalité d’un concile. Le concept s’est ensuite étendu pour qualifier le mouvement (motus œcumenicus) par lequel des efforts sont réalisés pour favoriser la compréhension et la coopération entre les différentes dénominations chrétiennes (catholicisme, orthodoxie, anglicanisme et protestantisme). 

Chaque confession chrétienne étant considérée comme égale à l’égard des autres, l’ambition du mouvement œcuménique est de garantir l'unité entre les chrétiens à travers le monde, en cherchant à réconcilier les différences de foi et de pratiques ayant souvent conduit à des schismes au sein de la chrétienté. Il s’agit ainsi, comme l’écrit le professeur de théologie Francis Frost (Œcuménisme, 1984), d’un « mouvement universel vers l’unité ».

 

Histoire de l'œcuménisme

À l’origine : des clivages au sein du monde chrétien

L'histoire de l'œcuménisme est indissociable des schismes qui ont jalonné l'histoire du christianisme. Le premier, connu sous le nom de Grand Schisme d’Orient, survient à la suite de divergences irréconciliables entre les Églises d’Orient (de culture grecque) et d’Occident (de culture latine) en 1054. En effet, l’Église orientale ne reconnaît non seulement pas l’ajout du Filioque dans le Credo nicéen, mais elle refuse également de se plier à la primauté de l’évêque de Rome sur les autres évêques et patriarches. Ce différend conduit à l’excommunication réciproque des représentants des deux Églises. Mais il faut attendre le sac de Constantinople en 1204 pour que la séparation entre chrétiens d’Orient et chrétiens d’Occident soit officiellement actée. Le Grand Schisme crée donc, au sein de la chrétienté, deux branches distinctes de la religion chrétienne : l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe. 

Le deuxième schisme du christianisme prend racine au XVIe siècle avec le mouvement de la Réforme protestante. Émergeant principalement comme une réponse aux abus perçus et aux excès théologiques au sein de l’Église catholique, la Réforme protestante, portée par des figures comme Luther, Calvin et Zwingli, fragmente davantage l'Occident chrétien en multiples branches. Bien que très différentes, ces diverses églises (comme les luthériens, les réformés, les anglicans, etc.) partagent un rejet de la primauté papale et une valorisation du respect de la conscience individuelle. Cette période, marquée par une série de conflits religieux et de guerres civiles en Europe (comme le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572), a exacerbé les divisions entre les chrétiens.

 

Des tentatives de réconciliation 

À la suite de ces deux ruptures historiques, plusieurs tentatives de réconciliation sont entreprises, mais davantage dans une perspective politique que théologique. On peut, par exemple, citer l’effort infructueux des conciles de Lyon (1274) et de Florence (1439) vers l’unité, mais aussi la Confession d’Augsbourg en 1530 (qui marque la naissance du luthéranisme) et qui a, alors, pour objectif de présenter une explication raisonnable des pratiques et croyances luthériennes et de prouver qu’elles ne sont pas hérétiques par rapport aux doctrines catholiques traditionnelles. Malgré son ton conciliant, la confession est rejetée par les représentants catholiques. 

Seules les Églises dites « uniates » peuvent être considérées comme une tentative « réussie » de conciliation. Il s’agit d’Églises orientales qui, tout en conservant leurs rites liturgiques, leurs traditions et leur organisation ecclésiale propres, ont accepté la primauté du pape et se sont rattachées à l’Église catholique romaine. Ce phénomène s’est principalement développé à partir du XVIᵉ siècle, notamment avec l’Union de Brest (1596), qui a vu plusieurs Églises orthodoxes d’Ukraine et de Biélorussie entrer en communion avec Rome. On compte parmi elles l’Église maronite, l’Église copte catholique, l’Église arménienne catholique, les Slaves unis, etc.). 

Ces unions sont souvent le résultat d’un mélange d’enjeux politiques et religieux, parfois sous la pression des puissances en place. Elles ont toutefois permis à certains groupes chrétiens orientaux de maintenir leurs particularités tout en étant intégrés à la structure catholique. Cette approche a longtemps suscité des tensions avec les Églises orthodoxes, qui y ont vu une forme de prosélytisme catholique, freinant ainsi le dialogue œcuménique avec les Églises d’Orient.

 

L’émergence du mouvement œcuménique moderne

L’initiative de créer un mouvement vers l’unité des chrétiens provient de divers organismes protestants au cours du XIXe siècle, comme l’Alliance évangélique mondiale, créée en 1846 pour rassembler les 52 confessions chrétiennes évangéliques, ou la Fédération universelle des associations chrétiennes d’étudiants, fondée en 1895. Mais il faut attendre le tournant du XXe siècle, au temps des grands empires coloniaux, pour que l’œcuménisme « moderne » émerge. 

Face à l’étendue des territoires à évangéliser et aux défis missionnaires qui les attendent, certaines Églises protestantes commencent à coopérer plus étroitement, préparant ainsi le terrain pour une démarche plus globale. En 1910, la Conférence missionnaire mondiale d’Édimbourg marque le début du mouvement œcuménique. Cette conférence, réunissant principalement des protestants, met en lumière la nécessité d’une coopération entre les différentes confessions chrétiennes face aux enjeux de l’évangélisation et du monde contemporain. Bien qu’elle n’aborde pas directement les questions doctrinales qui divisent les Églises, elle jette les bases d’un dialogue qui prendra de l’ampleur dans les décennies suivantes.    

Cette initiative aboutit à la création, en 1948, du Conseil œcuménique des Églises (COE). Celui-ci devient la principale organisation œcuménique à l’échelle mondiale, rassemblant aujourd’hui plus de 320 Églises orthodoxes, protestantes et anglicanes dans plus de 100 pays. Il se définit comme « une association fraternelle d’Églises qui confessent le Seigneur Jésus-Christ comme Dieu et Sauveur selon les Écritures, et s’efforcent de répondre ensemble à leur commune vocation pour la gloire du seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ».

 

Et l’Église catholique dans tout ça ?

L’Église catholique ne rejoint pas immédiatement ce mouvement. Il faut attendre la création en 1960 du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens par le pape Jean XXIII et surtout le concile Vatican II (1962-1965) pour voir une implication plus active du catholicisme dans le dialogue œcuménique. De plus, en 1961, l’Église catholique est présente pour la première fois à l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises qui se tient à New Delhi. 

Convoqué par Jean XXIII et poursuivi par Paul VI, le concile Vatican II marque un moment phare dans l'histoire de l'œcuménisme catholique. En plus de la présence de nombreux observateurs non catholiques, l'une des contributions majeures de ce concile est le décret sur l'œcuménisme, Unitatis Redintegratio, promulgué en 1964. Ce document souligne que le mouvement œcuménique vise à reconstituer l'unité parmi tous les croyants en Christ, en accord avec la prière du Christ pour l'unité de ses disciples. Dans un appel au dialogue fraternel il appelle également à la reconnaissance des éléments de sanctification et de vérité présents dans les autres Églises et communautés ecclésiales.

Dans l’objectif de mettre ces paroles en actes, le successeur de Jean XXIII, Paul VI, rencontre à plusieurs reprises le patriarche de Constantinople et, à l’occasion du rassemblement du COE à Genève en 1969, le pape exprime même ses regrets à l’égard des responsabilités de l’Église dans les ruptures passées. Ces efforts sont poursuivis par les pontifes suivants, à l’instar du pape François qui a rencontré, pour la première fois depuis 1054, le patriarche orthodoxe russe Kirill, en février 2023.

Depuis, l’Église catholique a rejoint plusieurs organisations œcuméniques. Ainsi, bien qu’elle ne soit pas membre à part entière du Conseil œcuménique des Églises, elle y participe activement depuis 1968 en tant qu'observatrice. Plusieurs théologiens catholiques sont engagés dans ses commissions et ses assemblées, contribuant aux discussions et aux projets du COE, permettant de renforcer les efforts communs pour l'unité chrétienne, tout en respectant les particularités doctrinales de chaque confession. L’Église catholique est aussi impliquée au sein du mouvement Foi et Constitution, qui cherche à dépasser les oppositions doctrinales entre les différentes confessions, et est présente à la Communauté de Taizé. Fondée en 1940 par un jeune protestant suisse, cette communauté monastique est dédiée à la prière, à la réconciliation et à l'unité des chrétiens. L'Église catholique soutient et participe aux rencontres internationales de jeunes organisées par Taizé, qui attirent des milliers de jeunes de différentes confessions chrétiennes chaque année. Ces rencontres sont des moments de prière commune et de dialogue, contribuant à l'éducation œcuménique des jeunes générations.

Une semaine à Taizé

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Les convergences théologiques et doctrinales

Comme le rappelle Michel Dubost (L’œcuménisme, 1999), pour les chrétiens, l’œcuménisme « c'est d’abord la prise de conscience du lien qui les unit à Dieu […] tous ont, dans la foi, la conviction que tout baptême célébré au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit est une mort à soi-même, une participation à la mort et à la résurrection du Christ, une entrée dans l’Église ». Si tous partagent la croyance en l’existence d’un Dieu unique et en la résurrection du Christ, de nombreuses divergences doctrinales menacent également l’unité des confessions et représentent ainsi un des plus grands défis de l'œcuménisme. 

Des questions telles que la nature de l'Eucharistie, l'autorité des Écritures (ex : sola scriptura pour les protestants vs importance de la Tradition chez les catholiques et les orthodoxes) et le rôle du magistère sont au cœur des débats. Le mouvement œcuménique cherche, toutefois, à trouver des points d'entente et à élaborer des déclarations de foi communes qui respectent la diversité des traditions. L’un des textes œcuméniques les plus importants, par exemple, est « Le Baptême, l'Eucharistie et le Ministère » (BEM), également connu sous le nom de « Document de Lima » (1982).

 

L'œcuménisme en pratique

Au-delà des dialogues théologiques, l'œcuménisme se manifeste dans des initiatives concrètes qui engagent les communautés chrétiennes dans des actions unifiées, témoignant de l’esprit de fraternité qui œuvre au sein du corps du Christ. Par exemple, la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens est organisée chaque année, à la fin janvier. Celle-ci rassemble des chrétiens de différentes confessions pour prier ensemble et promouvoir l'unité chrétienne à travers le monde.

Les communautés chrétiennes collaborent également dans des domaines tels que l'aide humanitaire, la justice sociale et la protection de l'environnement, montrant ainsi que malgré leurs différences, elles peuvent unir leurs forces pour le bien commun. Par exemple, des organisations comme World Vision International voient la participation active de chrétiens de diverses dénominations, travaillant côte à côte pour fournir aide et soutien aux personnes dans le besoin.

 

 

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